Yann Arthus-Bertrand

Publié le par Betty Faivre

Home, sweet home...

Mercredi 3 juin, salle du cinéma Publicis. Au micro, Luc Besson, coproducteur du film, joue le bon pote, expliquant qu'il n'y avait pas de projection presse prévue pour la sortie planétaire de Home (181 pays le diffusent, et 81 chaînes de télévision), mais qu'il a voulu faire un "geste amical, honnête" pour remercier les médias qui ont bien relayé le message.

 

 

Yann Arthus-Bertrand remercie ceux qui l'ont aidé à tourner ses 500 heures de rushes, et dit son espoir que les spectateurs aillent voir la version salles de 2 heures (la version diffusée sur les télés et sur YouTube est de 1 h 30). Il est alors repris par sa partenaire de France 2, qui rectifie : "A voir en salles... après l'avoir vu à la télé !" (vendredi 5 juin, journée mondiale de l'environnement, à 20 h 40.)

 

L'auteur de La Terre vue du ciel met son talent de photographe et de documentariste aérien au service d'une cause qui a déjà mobilisé Al Gore (Une vérité qui dérange), Leonardo DiCaprio (Un jour sur Terre), et que défendra aussi bientôt au cinéma Nicolas Hulot : la survie de la planète. Les images sont splendides, le commentaire pédagogique, la musique un rien grandiloquente. Home est un film militant qu'il n'est pas décent de juger selon des critères artistiques, à l'heure où l'on annonce, par exemple, 200 millions de réfugiés climatiques probables avant 2050.

 

L'impressionnante beauté des sites, paradis menacés ou proliférations égoïstes et démentes de pavillons, cultures, gratte-ciel implantés par ceux qui n'ont cure de "détruire l'essentiel pour produire le superflu", pourrait justifier une béatitude esthétique, mais l'urgence est ailleurs.

 

Home débute par un cours sur l'histoire de la Terre, l'irruption de la vie d'un chaos de poussière, il y a quatre milliards d'années, la mise en place d'un équilibre subtil et fragile "qu'un rien peut rompre", où l'eau tient un rôle capital. Un sentiment de majesté, voire de sacré, surgit de ces canyons rouges du Colorado, de ce plan d'une foule de pélicans, d'une panthère qui chemine entre les herbes. Au fil de ces tableaux saisissants, le film poursuit son cours : naissance de l'agriculture, découverte des "poches de soleil" (le pétrole) et accélération subite des populations. Home entame alors l'inexorable et suicidaire description d'une course à la consommation, à la standardisation, au gaspillage, à l'épuisement progressif des réserves.

 

Yann Arthus-Bertrand montre, et sidère (ces 3 000 tours édifiées à Shanghaï en vingt ans, cette hallucinante édification de Dubaï, les golfs de Palm Springs). Il sonne l'alarme sans jamais asséner de plans cauchemardesques. Même lorsqu'il est brandi comme preuve à charge de l'asphyxie de la planète, lorsqu'il rappelle l'histoire des habitants de l'île de Pâques (une civilisation anéantie par épuisement aveugle de ses ressources), le visuel reste enchanteur, vestige d'un éden à sauver. Pas un plan d'horreur, de beautés saccagées. Les massifs de Madagascar dépouillés de leurs mousses, plaies sanglantes, restent beaux. La fonte des glaces provoquée par l'excès de carbone et le réchauffement climatique donne lieu à des photos captivantes.

 

Ce qu'il refuse de contempler (paysages souillés, pollutions, cadavres d'animaux), l'auteur l'assène en commentaire, sans ambiguïtés : la moitié des pauvres vit dans des pays riches en ressources, des espèces animales disparaissent, les réserves de pêche s'épuisent, Tokyo est menacée par la montée des eaux qui pourrait l'engloutir.

 

Yann Arthus-Bertrand croit au sursaut des hommes, à la victoire des solidarités contre les égoïsmes, à la conjugaison de ces trois valeurs que sont la mesure, l'intelligence et le partage. Il cite les exemples de mesures prises ici et là, et scande en refrain final : "Il est trop tard pour être pessimiste."

 




Il bouge tout le temps, parle plus qu'il n'écoute, fait de vous un ami en dix minutes. Impossible de lui résister. "J'en sais quelque chose, ça m'a coûté 10 millions", sourit François-Henri Pinault, sponsor du film Home, alors que son groupe PPR (Fnac, Gucci...) vient d'annoncer 1 800 licenciements. "Je vais vite parce que dans dix ans, si on ne fait rien, la planète sera foutue", se justifie Yann Arthus-Bertrand, qui ajoute : "Le Prince Charles a adoré le film ; c'est un mec génial."

 

Home est le premier film documentaire du photographe Yann Arthus-Bertrand, 63 ans. C'est aussi un projet inédit. Le film sort le 5 juin au cinéma dans 126 pays - 200 salles en France, souvent en séance unique et gratuite le soir du 5 - sur 65 chaînes de télévision, dont France 2 et 23 chaînes en Afrique ; sur YouTube ; sur écran géant à la tour Eiffel, Central Park à New York, Londres, Mexico, Moscou, Damas ; et partout en DVD.

 

Home montre, vu d'hélicoptère, que la planète est belle et qu'elle est menacée. On y retrouve - concept, financement, tournage, diffusion - les ingrédients de La Terre vue du ciel, son best-seller de 1999. "Ce livre, j'ai hypothéqué ma maison pour le faire, mais ensuite, il a changé ma vie", reconnaît-il. On le comprend, c'est le livre illustré le plus vendu de l'histoire : 3,5 millions d'exemplaires.

 

La beauté des images, la précision des textes, le prix attractif, en ont fait un livre historique. Succès amplifié par un système d'expositions inédit. Les musées ne veulent pas de ses "jolis paysages" ? Yann Arthus-Bertrand les expose dans la rue. Sur les grilles du jardin du Luxembourg puis dans 120 sites à travers le monde. L'entrée est gratuite, villes et sponsors paient les frais : 1 million de dollars pour celle prévue à New York. "Yann touche 14 200 euros de droits d'auteur par expo, mais il réduit ou abandonne ses droits quand les pays n'ont pas d'argent", explique Véronique Jaquet, collègue de vingt ans.

 

Yann Arthus-Bertrand confie qu'il a touché 6 millions d'euros de droits d'auteur avant impôts avec le livre. Il faut ajouter les résultats des petits frères : 365 Jours pour la terre (500 000 exemplaires), La Terre racontée aux enfants (200 000), L'Avenir de la Terre raconté aux enfants (100 000), La France vue du ciel ou L'Algérie vue du ciel (100 000 chacun), les agendas, (plus de 150 000 chaque année), les cartes postales, les puzzles...

 

"Je suis devenu riche, mais je ne suis pas un homme d'argent, plaide-t-il. Je vis mal qu'on parle de fric. On voit trop mon côté entreprise et on a sûrement fait trop de produits dérivés. Mais le public est là." Yann Arthus-Bertrand joue le public contre les spécialistes, la profusion contre la rareté, le gratuit contre le payant. Il mêle actions pour l'environnement et diffusion commerciale. Tout le monde - public, scientifiques, politiques, industriels, institutions - adhère. La planète vaut bien une messe.

 

"Je suis d'abord photographe", dit-il. Il vient de finir la quatrième version actualisée de son best-seller, qui sort en septembre. Son agence, Altitude, gère ses images dans la presse, l'édition, la publicité. Mais la structure souffre. "J'ai dû réduire la voilure parce que la photo de presse est sinistrée."

 

Peu importe, Yann Arthus-Bertrand est déjà ailleurs. Il pilote une émission en prime time sur France 2. Surtout, il a créé, en 2005, l'association GoodPlanet, dotée de 1 million d'euros, pour informer et agir sur l'environnement. "Sur mon nom, je peux monter des projets." Entre trente et cinquante personnes s'affairent dans les locaux du bois de Boulogne.

 

L'association sera bientôt une fondation, "un statut qui facilite le mécénat", explique Yves Mansillon, son directeur, un ancien préfet de région. Car les projets sont financés par des sponsors. "Ils viennent sur le nom de Yann, qui a des réseaux fabuleux", dit Yves Mansillon. Autant d'actions pour lesquelles le photographe "abandonne ses droits d'auteur". Citons : le reboisement de 500 000 hectares à Madagascar (Air France donne 4,5 millions d'euros), un site Internet spécialisé ou l'accompagnement de jeunes défavorisés sur des sites naturels... Mais le projet phare de GoodPlanet depuis deux ans est "6 milliards d'autres" : filmer à travers le monde 5 000 personnes qui parlent de leur vie et de leurs espoirs. Là encore, les télévisions ont refusé. Yann Arthus-Bertrand a rebondi : "Il a convaincu la BNP de réunir mille cadres au Palais des congrès, se souvient son ami, l'éditeur Renaud Delourme. En cinq minutes, c'était plié."

 

La banque a donné 5 millions d'euros : 2 millions pour les tournages dans 70 pays ; 3 millions pour monter l'exposition, en janvier, au Grand Palais. Elle est jusqu'en août à Rennes, en version allégée - la ville a payé 200 000 euros. "Nous sommes en contact avec toutes les métropoles régionales ; dans les deux ans qui viennent, deux à trois expositions vont se chevaucher en permanence, puis des capitales étrangères", explique Yves Mansillon. Toujours la même recette : expositions gratuites, financées par des sponsors ou des villes, et un livre, déjà vendu à 50 000 exemplaires. Comme si cela ne suffisait pas, il va ouvrir une galerie à Paris, et vendra ses épreuves signées 1 500 euros. Il est académicien des Beaux-Arts : "Un peu par vanité. A quoi ça sert ? Je me le demande." Il est enfin ambassadeur de bonne volonté pour les Nations unies : "Ca ouvre des portes..."

 

Le film Home fonctionne sur le même principe : diffusion de masse, gratuité, un ouvrage en prime, et appel aux bonnes consciences. Lui montre l'exemple : "Je ne toucherai pas un centime." Ses droits d'auteur sur les deux versions du livre (adulte et jeunesse, 100 000 exemplaires), seront reversés à GoodPlanet.

 

Tout le monde est en service commandé pour Home. François-Henri Pinault et son groupe PPR, le producteur Luc Besson, France 2, la centrale de publicité de PPR qui a obtenu des passages gratuits dans des journaux et radios, sur les bus, dans les gares, la rue, le tout pour une valeur de 1,5 million d'euros. Le prince Charles a joué les attachés de presse en projetant Home à des journalistes de Londres. L'actrice Glenn Close a prêté sa voix gratuitement pour la version américaine. L'ancien vice-président Al Gore "a donné un coup de main", tout comme Nicolas Sarkozy, qui s'est fait projeter le film. Denis Carot, coproducteur du film : "Yann peut être d'une mauvaise foi incroyable, mais il est honnête et il défend une bonne cause. Alors on y va tous."

 

Bien qu'il s'en défende, Yann Arthus-Bertrand est devenu plus pessimiste : "Seule la décroissance sauvera la planète." François-Henri Pinault corrige : "La nature humaine n'est pas disposée à renoncer à son bien-être. Il faut consommer autrement, pas consommer moins." Leur seul point de désaccord concédé. Mais il est de taille.

Michel Guerrin et Nathaniel Herzberg

 

 

Si Yann Arthus-Bertrand a choisi le producteur indépendant Elzévir Films pour son film Home, c'est parce que l'argent n'y est pas une obsession. "C'était sa grande inquiétude, se souvient Denis Carot, associé d'Elzévir. Sinon, il savait ce qu'il voulait, notamment un film gratuit. Il l'avait fait avec La Terre vue du ciel. Nous avons répondu que, du coup, ce n'était pas le même budget..."

 

 

Ensemble, ils frappent à la porte de Luc Besson. "En dix minutes, j'ai dit OK, se souvient ce dernier. Ça répondait à mon envie de faire quelque chose sur l'environnement." Le producteur met les choses au point : il ne gagnera pas d'argent, mais ne veut pas en perdre. Soit il trouve un partenaire pour financer la gratuité, soit l'exploitation sera classique.

 

C'est lui qui contacte François-Henri Pinault. "Je l'avais croisé quand il dirigeait la Fnac. Je connaissais aussi sa femme (l'actrice Salma Hayek), je la savais très sensible à l'écologie." Le groupe PPR apporte son soutien et assume les 10 millions d'euros nécessaires - France Télévisions et la Fondation du Qatar ajouteront chacun 1 million. "Jusqu'ici, nous avions imprimé la dimension environnementale d'en haut, explique le financier. Là, nous avons l'occasion de sensibiliser tous nos salariés."

 

Reste à faire un film depuis un hélicoptère. Sans scénario - "Yann n'en a jamais voulu", soupire Denis Carot. Sans repérages - "J'ai vingt ans de repérages derrière moi, insiste le photographe. Je savais où aller : pour la déforestation, l'Afrique, le Brésil et Bornéo ; l'eau c'est l'Inde et Las Vegas ; le réchauffement, l'Australie ; la surpopulation, Lagos ; l'industrialisation, la Chine."

 

DEUX FILMS DIFFÉRENTS

 

Le tournage a lieu dans 55 pays. Certains (le Rwanda, Dubaï) refusent. Un procès aux Etats-unis, une arrestation en Argentine, une interdiction en Corée du Sud... "Mon pire cauchemar, ç'a été l'Inde, dit-il. La moitié des rushes ont été confisqués." Cinq cents heures d'images ont abouti à deux films différents : en effet, la réglementation interdit de sortir simultanément la même oeuvre au cinéma, à la télévision et en DVD. Yann Arthus-Bertrand enrage, jugeant la cause écologique "au-dessus de tout ça". Il n'empêche : une version de deux heures, avec commentaires lus par Jacques Gamblin, sera présentée en salles ou sur écran géant ; une version d'une heure trente sera proposée sur France 2, en DVD à la Fnac à 4,99 euros, et sur YouTube. "Allez au cinéma, c'est là qu'il est le mieux", dit le photographe. Luc Besson, lui, fait un constat : "Je pensais que le monde allait très mal ; c'est bien pire que ça."

Michel Guerrin et Nathaniel Herzberg


Publié dans Les gens

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